ICHTHYS : un projet climaticide en Australie

ICHTYS est un projet gazier déjà existant situé au large de l’Australie et qui possède des plateformes terrestres et marines. La 3ème phase d’expansion est déjà prévue pour 2024 : à partir de cette date, le projet continuera l’extraction de gaz et la production de GNL (gaz naturel liquéfié) jusqu’en 2060. L'ONG Reclaim Finance pointe du doigt ce nouveau projet.

October 21, 2022 · 7 min de lecture

Il y a quelques jours, Reclaim Finance levait le voile sur un nouveau projet climaticide soutenu par de nombreuses banques et assurances en Australie. Pour en savoir plus, nous avons posé quelques questions à Ariel Le Bourdonnec, chargé de campagne chez Reclaim Finance.

Quel est le rôle de Reclaim Finance ?

Le rôle de Reclaim Finance est de mettre la finance au service du climat. Notre priorité ? Contribuer à l’accélération de la décarbonation des flux financiers, et stopper les services financiers participant à l'expansion des énergies fossiles dans le monde afin de maintenir le réchauffement climatique sous les 1.5°C.

Le rôle de Reclaim Finance est de mettre la finance au service du climat.

On sait que, partout dans le monde, il y a des projets existants de charbon, de pétrole et de gaz, notre économie dépend malheureusement encore beaucoup de ces énergies fossiles. On sait très bien qu'on ne va pas pouvoir arrêter dès demain ce qui se passe aujourd'hui. Par contre, les recommandations du GIEC sur l’urgence à réduire nos émissions de gaz à effet de serre et les conclusions concrètes de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE)  indiquent qu’il faut cesser le développement de tout nouveau projet de production d’énergie fossile  (charbon, pétrole et gaz) si l’on veut avoir une chance de contenir le réchauffement climatique.

Chez Reclaim Finance, nos recommandations auprès des acteurs financiers vont dans ce sens : “vos produits et services financiers ne doivent pas contribuer à l'ouverture de nouveaux champs pétroliers et gaziers ou de nouvelles mines et centrales de charbon”.

Comment analysez-vous les performances environnementales des assureurs ?

Nous analysons leurs engagements climatiques notamment grâce à 2 outils qui évaluent leurs politiques: le Coal Policy Tool qui est l’outil qui mesure le soutien au charbon, et le Oil & Gas Policy Tracker pour le pétrole et gaz. Grâce à ces outils, nous pouvons comparer les engagements des acteurs financiers entre eux pour les pousser à faire mieux.

Nous sommes régulièrement en contact avec les acteurs financiers (banques, investisseurs et assureurs) via des actions de plaidoyer mais également lors de rencontres plus informelles. Notre but ? Les pousser à s’engager à sortir des énergies fossiles le plus vite possible.

Un autre levier d’action que nous utilisons, est de rendre public certains services financiers (financements, prêts, produits d’assurance) climaticides des banques, investisseurs et assureurs, pour que le grand public prenne conscience des pratiques des acteurs financiers. C’est notamment ce que nous avons fait lorsque nous avons très récemment sorti notre rapport sur ICHTHYS LNG (ou GNL, pour Gaz Naturel Liquéfié). Nous avons eu une occasion unique de montrer quel était le rôle joué par les assureurs dans le dérèglement climatique à travers les produits d'assurance, qui rendent possible de tels projets.

Pourriez-vous nous parler un peu plus du projet ICHTHYS LNG ?

Contrairement à EACOP, ICHTHYS LNG est un projet qui existe déjà. C'est un projet gazier qui est situé au large de l’Australie et dans l’Océan Indien, et qui mélange à la fois des infrastructures offshore (en mer) et des infrastructures onshore (sur la terre). La construction de ce projet a démarré entre 2012 et 2017. Depuis le début, de nombreux acteurs financiers ont assuré une partie de la construction des infrastructures sur terre.

Vue de la partie onshore du projet ICHTHYS à Darwin, en Australie - Crédits Photo : KBR

Vue de la partie onshore du projet ICHTHYS à Darwin, en Australie - Crédits Photo : KBR

Chez Reclaim Finance, nous savons déjà qu’une troisième phase d’expansion est prévue et qu’elle devrait être validée en 2024. C'est cette nouvelle phase d’expansion qui est visée dans le rapport. Concrètement et à partir de cette date, ICHTHYS LNG continuera d’extraire du gaz, et de produire du GNL jusqu'en 2060. Ici, ce que l’on condamne, c’est que les assureurs, grâce à leurs produits de couverture, viendraient soutenir l’allongement de la durée de vie d’un des projets les plus néfastes au monde pour l’environnement, la biodiversité et le climat.

ICHTHYS LNG, s’il n’a pas les mêmes conséquences humaines et sociales gravissimes qu’EACOP, est un des plus importants projets de production pétro-gazière au monde. Le projet dispose du plus long pipeline sous-marin de l’hémisphère sud, le cinquième plus long au monde, et il s’étend sur près de 900 kilomètres de long. C’est également la plus grande plateforme de transformation de gaz offshore au monde.

Pourquoi ce projet est-il profondément problématique ?

Au fur et à mesure de nos recherches, nous nous sommes rendus compte que c'est l’un des pires projets de GNL réalisés en Australie à l'heure actuelle. L’Australie est un des 3 plus gros exportateurs de GNL dans le monde, avec les Etats-Unis et le Qatar, et le projet ICHTHYS LNG représente 10 % de l'ensemble des exportations australiennes de GNL. Quand on fait le calcul, à lui seul, ce projet a un impact néfaste considérable.

ICHTHYS LNG est un projet particulièrement polluant, car lors de l’extraction du gaz, il faut passer par de nombreuses étapes de transformation qui relâchent énormément de gaz dans l’air, en particulier des gaz à effet de serre. De plus, le pipeline a été construit au milieu d’un parc naturel protégé, le projet d'expansion vise à réaliser de nouveaux puits de gaz qui seront ensuite reliés aux infrastructures existantes. S’il y avait des fuites de gaz sur cette portion de l’installation, cela pourrait avoir des impacts considérables sur les écosystèmes marins protégés dans ces zones.

La pipeline exporte du gaz sur près de 900 kilomètres sous l’océan - Source : Inpex.com

La pipeline exporte du gaz sur près de 900 kilomètres sous l’océan - Source : Inpex.com

Quel message souhaitez-vous transmettre aux assureurs aujourd’hui ?

Les assureurs ne protègent pas juste nos voitures et nos maisons. Certains assureurs vont aussi assurer de très gros projets d'infrastructures d’énergies fossiles. Sans leur soutien, ces projets seraient bien plus difficiles à réaliser. Nous demandons donc aux assureurs et réassureurs de ne pas assurer la prochaine phase d’expansion du projet Ichthys LNG. Et c’est possible ! Un assureur australien (Suncorp), suite à la mobilisation d’une vingtaine d’ONG dont Reclaim Finance, a indiqué qu’il ne soutiendrait pas le futur de ce projet.

ICHTHYS LNG a été assuré en 2012. Depuis, beaucoup de changements ont eu lieu, notamment la COP21 à Paris en 2015, ou encore la formation de plusieurs coalitions dans le monde de la finance pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, dont la Net-Zero Insurance Alliance, dédiée au monde de l’assurance.

Cette alliance demande à tous les assureurs qui en font partie d’atteindre la neutralité carbone dans leur portefeuille d'assurance en 2050. Aujourd’hui, 12 assureurs sur les 16 qui ont participé à assurer ICHTHYS LNG, font partie de cette alliance. Nous leur demandons de ne plus soutenir ce projet, d’être cohérents avec leurs engagements. 

Comme pour les banques, proposez-vous des alternatives aux assureurs traditionnels ?

Pour l'instant on ne propose pas encore de site “Change d’assurance” ! Aujourd’hui, les grands assureurs sont tous des assureurs traditionnels, il n’y a pas vraiment d’alternative, tout simplement car il faut énormément de fonds propres pour proposer ce service d’assurance. Par contre, ce que nous pouvons conseiller aux consommateurs c’est d’interpeller leur assureur. 

De plus en plus d’assureurs commencent à se retirer de certaines zones géographiques en France, ou encore aux Etats-Unis, parce que les risques climatiques sont trop forts (incendies, mégafeux, sécheresse, inondations…). Ils arrêtent ainsi d’assurer certains risques car ils savent très bien que ceux-ci vont se matérialiser et qu’ils devront dédommager leurs clients. De nombreux particuliers vont donc soit se retrouver sans assurance, soit devoir payer des primes d'assurance beaucoup plus élevées alors que dans le même temps, leurs assureurs continuent d’opérer des projets climaticides à travers le monde qui aggravent le changement climatique. Et ça, c'est un message qui est fort et que je trouve assez révoltant.

Nous savons que des assureurs sont également impliqués dans EACOP. Suivez-vous également les avancées de ce projet ?

Vous pouvez savoir quelles banques et assurances soutiennent EACOP sur le site stopeacop.net.

Vous pouvez savoir quelles banques et assurances soutiennent EACOP sur le site stopeacop.net.

Nous suivons effectivement les avancées du projet côté assurances : notre campagne s’adresse aux financeurs comme aux assureurs du projet. Vous pouvez d’ailleurs voir les assureurs qui se sont engagés à ne pas assurer EACOP sur le site de la campagne #stopeacop. Nous continuons de notre côté à faire tout notre possible pour que les acteurs financiers ne soutiennent pas ce projet.

Merci beaucoup Ariel pour toutes ces explications !

Comme nous l’avions fait pour EACOP, nous continuerons, grâce au travail immense fait par Reclaim Finance, à vous tenir informé dès que les banques et assureurs que nous connaissons se positionnent en tant que soutiens financiers à des projets climaticides. 

Mettons (enfin) la finance au service du climat.

Le billet vert à quoi ça sert ? Nous sommes convaincus qu'il faut changer les règles de la banque pour financer un monde plus durable. C’est ce qu’on travaille à faire chaque jour chez Helios. Mais comment faire pour s'y retrouver dans une industrie aussi opaque ? Nous voulons lever le voile sur le fonctionnement de la banque, pour former une nouvelle génération d'épargnant acteurs. Prêts à changer ensemble, les règles de la banque ?

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